samedi 26 mars 2011

La mort aura tes yeux, mon fils !

Cette histoire est authentique. Elle se déroule quelque part, en Amérique latine, il y a quelques décennies déjà, dans une de ces « mignonnes » petites dictatures folkloriques, mais sanglantes quand même. Disons que le potentat local se nomme Ramon Alcazar en l’honneur d’Hergé, car comme le personnage des albums de Tintin, il est général. Cela va de soi.
Un dictateur sud-américain qui n’est pas « général », c’est comme un pape sans sa soutane blanche ou un producteur de cinéma sans son « barreau de chaise » rivé sur ses lèvres !
Tout va bien chez lui. Il terrorise « gentiment » sa population comme il se doit. N’étant pas marxiste, ni même gauchiste,  il a la protection de la CIA et de son grand frère du Nord. Ne précisons pas d’avantage, tout le monde comprendra. Bref ! Tout serait parfait dans la vision idyllique de sa petite dictature pour Ramon, si dans celle-ci, une mouche, une tache, une crotte de punaise ne venait pas gâcher ce beau tableau. Son fils Benito ! Autant Ramon est fougueux, colérique, énergique, remuant, cynique, impitoyable, mégalomane, autant le fiston est effacé, timide, pusillanime, à la limite de l’autisme. Benito ! Pas pour son père, en tous les cas ! Prénom choisi par sa mère, une entraineuse de cabaret, rencontrée dans la jeunesse peu sage de son déjà voyou de père. Gourgandine envoyée à la trappe depuis longtemps et remplacée par une marâtre plus « présentable » mais tout aussi vénale. C’est peu de dire que le pauvre garçon n’a pas bénéficié de toute la tendresse maternelle qu'un enfant est en droit d’exiger dans une vie normale.
Mais le pire, c’est qu’il subit quotidiennement le mépris non dissimulé de son géniteur de père. Lui qui pensait pouvoir compter sur une descendance digne de sa « grandeur » pour sa succession, c’est raté. Et son ressentiment explose à chaque fois que des circonstances malheureuses exposent ce mauvais rejeton à la vue de ce père affligé.  Ah ! On ne peut pas dire qu’il soit à la fête, le pauvre Benito. Comme une catastrophe génétique n’arrive jamais seule, la nature, dans sa cruauté vengeresse, a fait que le fils est tout le portrait physique de son père ! Un quasi sosie, en plus jeune. Vous imaginez un peu la rage, la colère du père, et la détresse du fils à chaque fois qu’ils se croisent ? Même dans les dictatures, qui ne sont pas d’opérette, les bonnes choses ont aussi une fin. Les peuples sont toujours d’une instabilité désarmante sous ces latitudes surchauffées et moites. Cela doit donc venir du climat ou d’un fonctionnaire de Washington qui veut « booster » sa carrière, à moins que Ramon soit devenu trop encombrant …..ou trop cher ! On lui concocte donc, une bonne petite révolution des familles, histoire de renouveler le cheptel des dictateurs de la région. Tant il vrai que si un tyran local est excellent pour la stabilité des populations, celles-ci aiment quand même la variété et le changement. Elles ont droit à un peu de « distraction » de temps en temps.
« Changement d’herbage, réjouit les veaux » ! Vieux proverbe bucolique de nos campagnes.
Donc, il y a du rififi dans l’air. L’orage populaire gronde, On évacue en vitesse le palais présidentiel. Un convoi automobile se forme en emportant butin, femmes et enfants, direction la frontière la plus proche. Mais il ne faut pas prendre les révolutionnaires pour des billes. Ceux-ci organisent immédiatement une chasse à la poursuite des fuyards. Fuyards qui arrivent sans encombre au dernier petit village situé sur une hauteur, avant la frontière. Celle-ci n’est plus qu’à quelques kilomètres. L’ex-potentat et son fils sont dans le même véhicule, avec l’ex-chef d’état-major de son armée. Ils aperçoivent au loin, les colonnes blindées de la révolution en marche qui montent vers eux, dans un gros nuage de poussières ! Ils seront là dans une poignée de minutes, peut-être de secondes. Que faire ? C’est alors que le militaire à une idée géniale. C’est fou comme la trouille peut faire fonctionner les méninges rapidement dans ces moments là !
-Mon général ! Votre fils vous ressemble tellement que si vous lui donnez votre uniforme, il se fera passer pour vous ! Il ne craint rien, c’est après vous qu’ils en ont ! Dans la confusion, cela vous laissera le temps de gagner la frontière.
 Plus rapidement que Fregoli ou qu’Arturo Braquetti, voilà notre pauvre Bénito promu « généralissime » avec une quincaillerie médailleuse à faire pâlir de jalousie un maréchal de l’ex-empire soviétique.
Les adieux entre le père et le fils sont brefs. Non seulement à cause des circonstances, mais on ne rattrape pas aisément des années de désert affectif.
La voiture du tyran déchu s’éloigne en trombe, et file vers la frontière salvatrice.
Dans un dernier réflexe inconscient, Ramon jette un œil distrait dans le miroir de courtoisie du pare-soleil de la voiture et aperçoit la silhouette de son fils qui diminue rapidement.
Il voit ses yeux tristes, résignés, pleins d’une lassitude qui l’ont toujours exaspéré.
Mais soudain, il se passe quelque chose dans son cœur qui explose comme une grenade dégoupillée.
Une arme terrifiante vient de le terrasser à laquelle il ne s’attendait pas, et pour laquelle il n’avait jamais pris la moindre  précaution : Ah la gueuse ! Ah  la traitresse !:
La tendresse paternelle !
Il revoit, en une fraction de seconde, toute la vie de son enfant. Lui, si docile, si transparent, comme un bon « toutou » domestique. Lui qui ne s’est jamais plaint, qui a tout subi de son père sans jamais rien dire, et qui aujourd’hui, accepte sans rechigner de sauver celui qui le méprisait.
Ramon se met à trembler de tout son corps. Il étouffe. Il se met à hurler cet ordre insensé dont il ne se serait jamais cru capable quelques instants auparavant;
-Stop ! Stoppez la voiture TOUT DE SUITE ! C’est un ordre !
-Mais mon général ? C’est de la folie ? Ils vont nous rattraper !
-Je m’en fous ! Arrêtez !
Le chauffeur arrête brutalement la voiture, laisse descendre Ramon, et redémarre à toute vitesse, sans demander son reste. Si le patron est devenu cinglé, c’est son problème ! Mais il ne va pas en payer les conséquences à sa place.
Benito qui se résigne déjà à son sort, relève la tête, et ses yeux s’agrandissent d’étonnement.
Il voit le nuage de poussières se dissiper et la silhouette de son père apparaître et qui court vers lui.
_Mais papa ? Qu’est-ce que tu fais ? Tu es fou ?
Sans un mot, Ramon étreint dans ses bras, de toutes ses forces, ce fils qu’il croyait mépriser, ne pas aimer.
Ils s'observent longuement, sans un mot, leur yeux noyés de larmes où tant de choses essentielles se figent pour l'éternité.
Le vilain tyran fut fusiller comme il se doit. Un fils pleura son père tout le restant de son existence.
Je dédie cette histoire à tous les pères qui pensent ne pas avoir aimer leur fils suffisamment.
Et à tous les fils qui s'imaginent, souvent à tort, que leur père ne les aime pas.

A mes deux garçons









vendredi 18 mars 2011

Les oubliés de la gloire du cinéma français


 Pourtant, j’en ai vu des milliers de film dans ma déjà longue vie ! Mais jamais, jamais je n’ai méprisé, et encore moins oublié les soi-disant « second rôle » ! Certains sont passés au premier, mais beaucoup sont restés au second, voire au troisième.
J’ai toujours eu pour eux une tendresse particulière et un respect qui a toujours perduré.
Qui se souvient de Saturnin Fabre, de Noël Roquevert, de Jean Tissier, de Jules Carette, pour les plus anciens ? Sans eux, nos grands chefs-d’œuvre du cinéma ne seraient restés que des films ternes et oubliés. Ils étaient la couleur, le relief, la saveur, l’humanité indispensable nécessaire pour faire passer la vie sur la toile de l’écran de nos salles de quartier.
L’un d’eux vient de disparaître. Il s’appelait Michel Fortin. Vous l’avez tous vu ! Mais vous êtes incapable de voir son visage ou de vous rappeler son nom au moment où vous lisez ces lignes. C’est bien la preuve de notre ingratitude de spectateurs. Mais pour moi, il est aussi un souvenir cocasse et très vivant.
Figurez-vous que par un bel après-midi d’été, ensoleillé et chaud, j’émerge, après mon boulot des sous-sols de l’aérogare d’Orly, sur le trottoir en face de la tour de contrôle. Là, j’aperçois une collègue qui aurait dû être parti depuis longtemps, mais qui observe quelque chose, en compagnie d’une troupe de badauds. C’est un tournage de film. J’en ai vu des quantités à Orly ! Mais celui-ci est spécial, les acteurs sont très célèbres. Il s’agit de Pierre Richard et de Gérard Depardieu. Rien que ça ! Et le film qu’ils tournent s’appelle « La Chèvre » ! Je suis sûr que beaucoup d’entrevous l’ont vu. Et voilà où je voulais en venir. Le passager dont Pierre Richard veut « emprunter » le chariot est Miche Fortin. Je suis sûr que maintenant vous vous dîtes : « Ah mais bien sûr ! Je l’ai souvent vu ! Je le reconnais maintenant ! »
Pauvre Michel ! Je ne sais rien de sa carrière, s’il a été malgré tout heureux, s’il a bien vécu de son métier, s’il a souffert de l’abandon, de la maladie. Je ne sais rien. Mais il peut être sûr, de là où il peut me voir, qu’il m’a donné des moments de joie et de plaisir inestimables.
Comme les autres, je vais le ranger dans ma galerie des GRANDS « petits » rôles.
Et en prime, je vous offre la scène de « La chèvre » où j’ai cuit au soleil pour voir la gestation de ce grand moment de cinéma impérissable.


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