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jeudi 23 avril 2009

L’ambulance et le fourgon

Tû-dû-dût ! Tû-dû-dût ! Tû-dû-dût !

A l’arrière du « J7 » Peugeot, notre ambulance de la Croix Rouge Française, nous sommes ballotés comme dans une chaloupe de sauvetage, un soir de tempête dans la mer du Nord.
On s’accroche où on peut, en attendant que « l’orage passe » !
Nous venons d’être appelé de toute urgence par radio, par notre central opérationnel situé au sein même des bâtiments de la préfecture de Nanterre.
Notre chauffeur s’arrache les cheveux à trouver l’adresse de notre intervention.
A l’époque, au milieu des années soixante dix, il n’est pas question d’être aidé par un GPS, et le labyrinthe des rues de la banlieue parisienne est un vrai cauchemar pour automobiliste égaré.
Enfin, dans un grand crissement sauvage des pneus, nous sommes d’abord écrasés les uns sur les autres, puis nous jaillissons dehors, heureux de sortir de cette « essoreuse » infernale !
La rue est étroite. Des badauds nous signalent tout de suite une petite échoppe dont j’ai même oublié ce qu’elle pouvait bien vendre.
Je suis surtout saisi d’émotion par la vue du corps d’un homme, étendu sur le ventre à même le sol, dans cette minuscule boutique.
Tout de suite, nous amenons le brancard, et avec des gestes d’infinie précaution, comme on nous l’a appris dans nos cours de secourisme, nous posons l’individu dessus.
Il est inconscient. Ses vêtements sont pauvres et usés. Il est entre deux âges. Plus proche de la quarantaine que des vingt ans !
On l’examine sommairement. On fait notre rapport médical à qui de droit. Tout se passe normalement et dans un calme très « professionnel ».
C’est au moment de la sortie que les choses se gâtent !
Un tas de ferraille, c'est-à-dire une voiture, est stationné, comme de bien entendu, juste devant la porte du magasin. Le trottoir ne fait même pas cinquante centimètres !
Il n’y a qu’une seule solution ! Pas deux ! Une seule !
Passer le brancard au-dessus de la voiture avec le malade dessus !
Je vous épargne les détails de la manœuvre, mais enfin, au bout d’un moment, nous sommes dans cette situation : Nous formons un pont parfait au-dessus du véhicule.
Un secouriste de chaque côté, les bras tendus au-dessus de sa tête, et le brancard au-dessus du toit de la voiture !
Ah ! Précision intéressante ; le secouriste du côté de la chaussée, c’est moi !
Vous dire que notre position est inconfortable serait faire preuve d’un optimisme irresponsable.
C’est ce moment très précis que choisit le fourgon de « Police secours » pour débarquer en trombe, avec son très bruyant et très sonore : « PIN ! POM ! PIN ! POM !
Toujours très discrète, la famille « Royco ».
Il se produit alors, dans la foulée, un phénomène bizarre, que je qualifierais même de « mystique » !
Tel « Lazare ressuscité du royaume des morts », notre malade se redresse sur un coude et pousse ce cri du cœur, très incongru dans la situation présente :
« Putain ! Mais c’est les poulets ? »
Suivi aussitôt de :
« Descendez-moi ! Descendez-moi ! J’peux pas les voir, ces putains de poulets ! »
Les cris, c’est une chose, mais l’agitation sauvage de la civière au-dessus de nos têtes, c’est pire !

Je ne sais plus par quel miracle notre encombrant paquet est quand même arrivé au sol !
Je ne me souviens que d’une armée de képis autour de nous, tentant de maitriser le forcené.
Celui-ci, d’une ruade de percheron, me balance alors un coup de tatane à décapiter une statue en bronze, juste sur la pointe du menton.
Je me retrouve sur le dos, au milieu de la chaussée, plein de jolies étoiles clignotantes dansant devant les yeux !
Sanglé comme un « jésus de Lyon » (saucisson au goût merveilleux) notre lascar est « enfourné »dans notre ambulance.
Me massant le maxillaire douloureux, je rejoins mes copains à l’intérieur du véhicule.
Par précaution bienveillante, « l’administration » nous octroie la présence d’un jeune flic pour notre protection.
On ne sait jamais !
Et voilà nous voilà partis pour l’hôpital !
Ah ! Cette jolie conversation ! De ma vie, je ne suis pas prêt de l’oublier !
Imaginez un peu, notre jeune et tendre poulet, à peine sorti de sa couveuse, c'est-à-dire de son école de police, du haut de ses vingt balais, s’adressant fort civilement à notre malade !
_Monsieur ! Qu’est-ce qui vous arrive ? Vous avez des problèmes ? Celui-ci, le regard torve, les yeux injectés de sang, l’air furibard :
_Filez-moi un surin, que je le crève, cette charogne de poulet ! On ne peut pas dire que les échanges commençaient sous les meilleurs auspices.
Je surpris même une jeune camarade secouriste, en train de se serrer les lèvres pour ne pas hurler de rire !
Comme si c’était le moment ! Ah ! Je vous jure !
Pourtant, j’en avais connu des moments cocasses, et des « patients » bizarres dans cette même ambulance.
Tenez ! Ce pauvre homme ! Tout petit, tout malingre, que l’on amenait aux urgences pour lui retirer les plombs de fusil de chasse qu’il avait dans le fondement (qui n’était pourtant pas très épais !) et qu’une virago lui avait assaisonné lors d’une énième dispute !
_Mais pourquoi restez-vous avec elle ? Lui avait demandé une secouriste très naïve et très jeune.
_Mais je l’aime ! Quand l’amour résiste aux plombs de chasse, que faire ? Je vous le demande humblement !
Et cette jeune femme qui n’avait qu’une obsession ; qu’on lui file un miroir pour voir si elle n’était pas défigurée !
Il faut dire que lorsqu’on a débarqué chez elle, il flottait dans l’air comme une entêtante odeur de « cochon grillé »
Pour une raison mystérieuse, sa belle coiffure avait flambé entièrement au-dessus de son réchaud à gaz !
Mais non ! Elle n’était pas défigurée ! Elle avait toujours son beau petit minois !
Enfin, ce clochard débonnaire ramassé au coin d’une rue, un soir d’hiver.
Il était très sympa ! Mais il avait au moins dix paires de chaussettes enfilées les unes sur les autres !
Et à chaque fois qu’il en ôtait une, on ouvrait un peu plus la vitre de l’ambulance.
Secourir les gens, oui ! Mourir asphyxié, non !
Pour l’heure, la conversation « urbaine » entre un jeune flic et un patient atrabilaire se poursuivait dans notre véhicule.
_File-moi ton pétard, que je te descende ! Fumier !
_Mais, Monsieur, cela ne sert à rien de vous mettre dans des états pareils !
Et ainsi de suite !
Nous sommes quand même arrivés sans encombre dans l’établissement hospitalier qu’on nous avait désigné.
Notre « patient » qui portait très mal ce qualificatif, était toujours aussi excité, vindicatif et injurieux !
Une accorte infirmière que ses cris n’impressionnaient guère, se pointa avec une seringue hypodermique, et piqua sans complexe le récalcitrant impuissant.
Ceux qui ont vu « 2001 l’Odyssée de l’espace » se souviennent sûrement de la scène où l’astronaute, rescapé des menées criminelles de HAL9000, l’ordinateur assassin, débranche celui-ci, en écoutant son plaidoyer pathétique.
Pour notre homme, ce fut sensiblement la même chose !
Sauf, qu’au bout de quelques secondes, celui-ci se mit à ronfler bruyamment, ce que ne fera jamais un ordinateur, bien sûr !
Mais c’est pas tout !
C’est que pour soigner un individu, même s’il ne le mérite pas, il faut connaître son identité.
La paperasserie ! Tout le monde connaît ce fléau incontournable !
Comme notre malade était plongé dans « les bras de morflée » comme l’aurait dit un certain Alexandre Benoît de ma connaissance, il fallut bien fouiller ses vêtements pour trouver ses papiers.
Pour ça, on laissa faire notre jeune et patient poulet.
Il dénicha donc, sans difficulté, un vieux portefeuille de cuir, tout élimé, et en sortit un papier ressemblant à une carte d’identité.
Je revois encore les deux visages penchés sur le document ; celui du jeune flic, et celui de notre grande cheftaine, grand cheval, vieille fille mais d’une grande générosité.
Et tous deux lisant en chœur :
_Carte d’identité intérieure.
_CARTE D’IDENTITE INTERIEURE ? En se regardant, étonnés !
_Date d’écrou.
_DATE D’ECROU ? De plus en plus interloqués !
_Hou ! Mais attendez ! Je reviens de suite ! Je prends des renseignements !

Fit le jeune fonctionnaire, en se précipitant vers les bureaux, à la recherche d’un téléphone !
Non ! Il n’y avait pas de portable à l’époque !
Il revint cinq minutes plus tard en hurlant :
_C’est un évadé de prison !
_Quoi ? Vous êtes sûr ?
_Oui ! Allez, hop ! Tout de suite, direction le commissariat !
C’est ainsi qu’en une fraction de seconde, une ambulance de la Croix Rouge française fut transformée en « fourgon cellulaire » sur ordre de la force publique !
Je n’oublierai jamais, non plus, notre arrivée dans les sous-sols de ce commissariat où se trouvaient les cellules de garde à vue.
On nous en ouvrit une, et l’on y jeta dedans notre « prisonnier » comme un paquet de linge sale, sans aucune précaution.
Moi qui suis un « sentimental » j’avais encore en mémoire, les gestes délicats que nous avions eu, il n’y avait pas si longtemps, pour déposer un pauvre malade sur cette même civière !
Ah ! Les mystères de la destinée !
Je n’ai jamais su qui était cet homme ! Jamais la presse n’a parlé, à cette époque, d’une évasion ! Un vrai mystère !Pourtant cette histoire est absolue authentique, et une mâchoire douloureuse pendant quinze jour m’a fait comprendre que je ne l’avais pas rêvée !